Le Pont des amants de l'amant

24 novembre 2016

La Poésie Ovoïde

Voilà bien longtemps que je n'ai pas ajouté d'article !

Et je me rends compte que le mois prochain cela fera 10 ans (déjà !) que j'ai créé ce blog pour rendre hommage à l'oeuvre du "Never Satisfied Man".

Durant toutes ces années, j'ai  tenté de rendre compte des nombreuses manifestations de la créativité Bannienne.

Mais pour être parfaitement honnête, j'avoue m'être parfois senti seul et limité dans ma démarche :

D'abord parce que les ressources concernant Yaruch Bann sont extrêmement rares et difficiles à trouver. D'autre part en raison du faible nombre d'initiés partageant ma fascination pour l'enfant prodige d'Arcachon, et étant en mesure d'élargir l'horizon de mon savoir en la matière...

Mais je m'égare.

Il y a peu, en déménageant des affaires, j'ai retrouvé de vieilles photocopies d'une lettre relatant une séance de lecture poétique qui avait eue lieu le 21 août 1951 sur la plage Pereire d'Arcachon, face à la magnifique Villa Hyowawa (pour ceux qui s'en souviennent).

Une estrade avait été installée pour l'occasion, et tout le milieu intellectuel et artistique Arcachonnais s'était réuni pour l'occasion, sans parler des badauds et autres baigneurs intrigués.

C'est là que Bann, âgé de 32 ans et quelques, avait de nouveau créé la polémique en dévoilant sa "Poésie Ovoïde". Je reviendrai plus bas sur l'explication derrière cette appellation pour le moins déconcertante, mais d'abord je ne résiste pas au plaisir de vous faire lire l'objet de la discorde, le fameux poème qui fit dégénérer la séance de lecture en pugilat :

 

"Heures, eux qui comme mus, lisses, ah ! Fêtes, hein ! Beauvois, y 'a "je".

Houx Côme, meus ! Cesses-tu ? Il acquit ! Con qui la toise. On !

Haie, puits. Erre, tour née. Plain dût sa "je" ! Et raies sont.

 Vis, veux, rentre. Sais pas. Rend le reste. Deux sont "nage".

 Camp revers, hait "je". Et lace deux monts, peut-y vis l'âge.

 Fume mais lâche ! Oeufs minés. Est "Hank Hell", seize ont !

 Revers est jeu. Luck Low. Deux mâts. Peau veut heureux. Mais z'ont.

 Kim est thune. Peur au vingt, ses beaux coups. Dave en Taj.

 Peu lu meut plaie. Leucé, jour ! Combattit mes ails, eux !

 Queue des pâles, eh ! Rot, mains, l'oeuf rompt aux DDASS, yeux !

 Plût queues ! L'homme-arbre du rhum, oeufs-plaie lard doigts-oeufs. Fît noeud !

 Plumons ! Loue art. Go, l'oie ! Queue leu, 'Ti brêlât teint !

 Plumons ! Peut-y lire, eh ? Queue leu, mon pâle Latin !

 Est plus claire, marre hein ! Là, doux le Sir ! Enjeu vit-noeud."

 

D'après le récit qu'en fit Georges Frank de Cuzey (ou "F2C" comme certains aiment à l'appeler), auteur de la lettre, artiste inventeur du Piano à Dessiner (ou Piadess), anticonformiste autoproclamé et ami de Bann qui était présent ce jour là :

"Là, je peux te dire, tout le monde était sur le cul et on entendait les mouches péter ! Et puis des cris se sont élevés à gauche de l'estrade. C'était un vieux con qui criait au scandale et à l'imposture ! D'un coup, d'autres se lèvent pour protester, et puis d'autres se lèvent pour protester contre ceux qui se sont levés pour protester, et hop ! Les coups se mettent à pleuvoir dans tous les sens ! Mais le plus drôle dans tout ça, c'est ce con de Bann ! Je me tourne vers l'estrade, et je le vois, imperturbable, qui se râcle la gorge et qui poursuit avec son poème suivant :

"Elle dédie ce "Cha Dô"

J'oeufs-suie, le thé né hébreux, l'E veut F, lins qu'ont saulaie.

Lèpre-pince d'A qui t'N ! Allah ! Tout raboli ?!

Masse seule, et toi. Les mortes. Aimons lutte, con ! Stèle est.

Porc Teu Leu, Sceau l'Oeil noua, Rheu de l'âme-élan. Colis."

Et là ( je me fous pas de toi !), il avait à peine prononcé la dernière syllabe qu'un transat lui vole en pleine face ! Je le vois qui s'écroule et je m'apprête à aller lui porter secours quand d'un coup il se redresse sur ses deux pattes, prend de l'élan et saute dans la mêlée en hurlant 'J'oeufs-suie !! J'oeufs-suie !!" tout en faisant des moulinets avec ses bras ! Le con ! J'ai bien failli me faire dans mon froc tellement je riais, moi ! Je me suis dit "Aaaaaaah, que voulez vous ! Il changera jamais !". D'ailleurs c'est pas fini il faut que je te raconte : dans la cohue j'ai vu une jolie pépée toute apeurée, alors je suis allé la tirer de là et je lui ai proposé d'aller faire un tour derrière les dunes en me disant "Aaaaaaaaah que c'est bon !" "

Je pense qu'il n'est pas nécessaire de retranscrire l'intégralité de l'extrait, puisque la suite de la lettre relate avec moult détails et dans un langage peu châtié ce qui appartient à la sphère intime de "F2C" (que je ne remercierai jamais assez d'avoir accepté de partager ce document précieux et personnel avec moi et que je salue bien cordialement si d'aventure il me lit !).

Suite à cette polémique, Bann publia la même année son recueil "Poésie Ovoïde". Je n'ai jamais réussi à mettre la main dessus, mais j'avais retrouvé une partie de la table des matières où figurait notamment son fameux "triptyque ovoïde" "L'oeuf pond mille rabots", "L'oeuf bat tôt, Yves !", "L'oeuf dort. Meurs, Duval !", ainsi que "Mon Ray veut femme, il y est", "Se plie noeud : j'essuie comme l'heure, Oie-daim. Paix, y plus vit oeufs", "La scie-galet la fourre, Mi", ou encore "Deux mains, des lobes".

Vous l'aurez compris, le coeur du débat qui anima les cercles intellectuels Arcachonnais était bien entendu la question du plagiat. On accusa Bann de piller honteusement les plus grands poètes, ce dont il se défendit dans une tribune libre intitulée "Si plage il y a", semi manifeste de la poésie Ovoïde où il écrivit :

"La poésie hésite, la peau est si haie, cite ! La poésie est oeuf, la peau est si étoffe !

Voilà notre dogme, voilà ce que nous croyons ! Nous considérons la poésie comme un oeuf, dont la coquille fragirigide de la forme ne fait qu'emprisonner la moelleuse substance poétique ! Et cet oeuf-ternellement infécondé n'a de cesse de pourrir de l'intérieur depuis des siècles que nous nous complaisons à le laisser religieusement au fond du panier ! 

Nous affirmons qu'il faut en percer la coquille d'un petit trou, en vider le contenu dans les toilettes - c'est moi où ça sent le pet ?! - et puis la remplir d'une nouvelle substance moelleuse, que cette fois nous féconderons ! Alors, nous vivrons un nouvel âge poétique, que nous appellerons Gallinacé !"

 

Bann ne publia pas d'autres recueil de poésie Ovoïde - du moins pas à ma connaissance - et il faut sans doute y voir un élan de jeunesse, mais je suis heureux d'être retombé dessus pour le partager avec vous !

 

 

Posté par Gerald Pessoa à 07:30 - Commentaires [0]
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03 avril 2014

Miles E. Rosen

Au début des années 70, peu de temps après l'échec critique de son Dieupère, Yaruch Bann semble se passionner pour un obscur poète new-yorkais, Miles E. Rosen, auteur entre autres du recueil Exhaustible, and then sand, dont la renommée ne semble pas dépasser quelques cercles très fermés de poètes beat. Bann, à cette époque, n'a que la poésie de Rosen à la bouche, au point d'en épuiser son entourage. Dans un entretien extrait du fascinant Fanns: les proches de Yaruch Bann témouann (paru récemment et à tirage confidentiel aux éditions Bonjour Triskell, et dont je vous reparlerai très prochainement), Edmond Pénélope réagit vivement à la mention de ce poète:

"Miles E. Rosen? Miles E. Rosen? Écoutez, j'ai horreur de la vulgarité, et suite à un fameux pari avec Bann en 1976, j'ai perdu le droit de comparer les parties génitales à des fruits, donc  je vais vous dire: à l'époque, Yaruch Bann nous cassait les couilles avec Miles E. Rosen! Ce petit salaud a même réussi à faire appeler un de mes gamins comme ça. Il faut bien le lui concéder: il avait un avocat vraiment balèze."

Pour autant, si Miles E. Rosen finit par exaspérer des proches comme Pénélope ou Jacques Erribinoun ("Il était vraiment monobanniaque", dira ce dernier), le poète jouit d'un intérêt grandissant parmi les admirateurs de Bann. Dans ce cercle, le poème suivant deviendra un mantra des années 70:

"I put the thousand year-old nerves
Shares of glass before me
(To develop vows: the Operation "Portions")
The holders kill the air there for you
This is the "Temporary Mother" effect"

C'est ainsi, tout naturellement, qu'on le presse de réaliser la première traduction en français de l'oeuvre phare de Rosen. Bann, bien sûr, n'attendait que ça.
Les connaisseurs parmi vous auront probablement déjà compris que Miles E. Rosen est l'un des nombreux pseudonymes de Yaruch Bann lui-même, et se demandent sûrement en quoi consiste la seconde partie de son plan. La voici.

"Tu vas voir, dira Bann dans une lettre à Edmond Pénélope (retournée avec la mention "inconnu à cette adresse"), je tiens enfin une vengeance contre mon salaud d'éditeur qui me rebat les oreilles depuis des années avec le fiasco du Dieupère. Il en veut, de la traduction bourgeoise, franco-centrée? Il en aura! Et il se mordra les doigts d'avoir publié ces âneries en connaissance de cause. Le texte final sera truffé de redondances et de répétitions de syllabes, un truc lamentable."

En effet, voici ce que donne la traduction (classique si on l'oppose au littéral du Dieupère), du poème ci-dessus:

«J'ai mis les nerfs millénaires
Parts de verre par-devers
(Développer des voeux: l'opération Rations)
Les titulaires t'y tuent l'air
C'est l'effet "mère éphémère"»

A dire à l'oral pour en saisir la redondance. Car tous les poèmes de Rosen sont écrits de sorte à ce qu'une fois traduits et prononcés à voix haute, le style mystique et hallucinatoire du texte original prenne la sonorité d'une farce. Le titre même, extrait du court poème suivant:

"Yes, yes: the Sicilian hyena
Exhaustible, and then sand"

Donne en français:

«Si, si: l'hyène sicilienne
Épuisable et puis sable»

Et Bann ne se cantonne pas aux répétitions. Le vers:

"Some Saint-John (a low quest) fly, Daisy, yes they do!"

Devient, une fois traduit et prononcé tout haut, l'absurde et régressif:

«Des Saint-Jean (basse quête) volent, Daisy, si!»

Que je ne prendrai pas la peine d'expliciter. Très fier de son canular, Bann finira par déchanter: tout d'abord, cette traduction reste à ce jour l'un de ses livres les plus vendus; ensuite, ce qui devait être un texte fatigant, imprononçable sans en brouiller le sens, devient aux yeux de la critique un des rares exemples de littérature révélée par sa traduction. Bann, qui avait admis être Rosen dès la parution du texte français, reprendra finalement cette vision à son compte, et niera toute sa vie l'intention de canular qu'il annonçait dans sa lettre à Pénélope.

"Cette rumeur est fausse, dira-t-il en 1999. Ce serait bien mal me connaître que d'y croire. Comme je le dis toujours: "Les moyens méchants, ça signifie de méchantes fins."  Quoique ça passe mieux en anglais."

Posté par Gerald Pessoa à 02:38 - Commentaires [1]

10 octobre 2013

Le Dieupère

En 1969, l’Amérique découvre un roman policier qui deviendra rapidement légendaire suite à son adaptation cinématographique en 1972 par F.F. Coppola : il s’agit de The Godfather de Mario Puzo, ou Le Parrain dans la traduction française de Jean Perrier.

Yaruch Bann dévore cette dernière et se prend de passion pour la destinée des Corleone. Mais rapidement, il décide de se procurer la version originale, car il lui semble que « quelque chose de fondamental, l’essence même du bouquin se perd dans cette tentative de transposition dans la langue de Chapelain. »

La lecture de Puzo dans le texte est alors un électrochoc pour Bann : il lui semble qu’en fait, la traduction a vidé entièrement le livre de tout son lyrisme pour ne s’en tenir qu’à un triste compte-rendu des faits. Il ne lui en faut pas plus pour se lancer dans une nouvelle traduction du célèbre roman mafieux, ainsi qu’il le relate dans son journal en novembre 1969 :

  « Oh ! Traduction, infâme trahison ! Traduction, piège à cons ! Tu as sucé toute la substantifique moelle de la langue de Jonson pour conchier un vague récit criminel dénué de toute sa poésie originale ! Et maintenant tu entends tromper la nation entière en allant jusqu’à souiller le nom de l’œuvre ?! Non mais expliquez-moi quel est le foutu rapport entre ‘Le Parrain’ et ‘The Godfather’ ?? On a tous un parrain, le mien s’appelle Michel, mais de ‘Dieupère’, il n’y en a qu’un ! Il faut être un esprit tordu pour vouloir duper ses pauvres compatriotes qui n’ont pas la chance de parler anglais ! Je me dois d’entreprendre une nouvelle traduction du Dieupère au plus vite. »

  En à peine dix jours, Bann achève une traduction « sans tractations » qu’il entend imposer face à l’autre version. Inutile de le préciser, ses efforts resteront vains et il n’obtiendra jamais gain de cause, se voyant même menacé de poursuites s’il tentait de publier son Dieupère sans en avoir obtenu les droits du roman. Cependant, des copies de sa version circulent dans le milieu intellectuel Arcachonnais, créant rapidement une polémique (dans laquelle, on le sait, le Never Satisfied Man s’épanouissait le plus, les qualifiant de « petites victoires putrides ») : certains y voient le génie bannien à l’état pur, d’autres s’insurgent face à la facilité de l’entreprise et lui reprochent une traduction ‘littéralement littérale’, la plupart reconnaissent ne pas avoir compris grand-chose à l’histoire. Un noyau de détracteurs qualifie Bann d’ « Illettré littéral. »

Bann rebondit alors en arguant que l’histoire importe peu, et que c’est la langue qui compte avant tout : « Toute traduction doit être littérale. Si on prend le cas de l’anglais, bon, on sait tous que c’est une langue plus basse que le français. Mais ce que personne ne sait, c’est que c’est de la bassesse que nait la plus haute poésie ! Alors toutes ces traductions qui se prétendent fidèles ne sont qu’un vaste tissu de taureaumerde ! » 

Et le Never Satisfied Man n’en reste pas là : il publie rapidement son « Manifeste pour un Littéral Anglicisme », qui s’apparente davantage à une méthode linguistique dans laquelle il entend déployer sa propre méthode de traduction. J’ai relevé quelques-unes des propositions les plus amusantes, les plus juteuses étant bien entendu les grossièretés : Breakfast : Casserapide ; Background : Arrièreterre ; Shotgun : Coupflingue ; Fuck: Baise ; What the fuck : Quoi la baise ; Motherfucker : Mèrebaiseur. 

Pour finir, je vous ai également sélectionné un passage du fameux Dieupère, dont j’ai récemment retrouvé un exemplaire sur lequel j’avais réussi à mettre la main. Il s’agit de la fameuse scène où Sonny Corleone, fou de rage après avoir appris que son beau-frère avait une nouvelle fois battu sa sœur, tombe dans une embuscade qui lui coûte la vie :

 « Il accroché haut le téléphone. Il se leva là pour un moment tout à fait étourdi avec sa propre rage ; puis il dit, « Le baisant fils d’une chienne, le baisant fils d’une chienne. » Il courut dehors de la maison […] Par le temps Sonny rugit dehors de la rue piétonne dans sa Buick, il avait déjà reconquis partie ses sens. Il a noté les deux corps-gardes obtenant dedans une voiture pour suivre lui et approuvé. Il attendu non danger, les Cinq Familles avaient quitté contre-attaquant, n’étaient pas réellement bagarrant quelconque plus […] Comme un garçon, il avait été sincèrement tendrecœuré. Cela il avait devenir un assassin comme un homme était simplement sa destinée […] La motif-manière était malement allumée, là n’était pas une célibataire voiture. Loin unetête il scie le blanc cône de l’ouverte péage-cabine […] Sonny klaxonné sa corne  et l’autre voiture docilement roulée à travers a laissé  sa voiture glisser dedans la fente. Sonny mainé le péage preneur le dollar facture et attendu  pour son change […] À ça moment Sonny remarqué ça l’autre voiture n’avait pas maintenu allant mais avait parcqué dans devant et marché à l’égard de lui. Et puis  dans la fraction d’une seconde avant rien en fait arrivé, Santino Corleone s’informait il était un mort homme […] L’homme dans la sombrée péage-cabine ouverte feu et les coups attrapés  Sonny Corleone à l’intérieur de la tête et cou comme sa massive cadre renversée dehors de la voiture. Les deux hommes dans façade tenue haut leurs armes maintenant, l’homme dans la sombrée péage-cabine coupé son feu, et le corps de Sony étalé dessus l’asphalte avec les jambes tranquilles parties dedans. » 

Les fervents défenseurs du Dieupère se sont souvent référés à ce passage en mettant en avant la sensibilité poétique avec laquelle cette scène d’une rare violence est transposée par Bann. Beaucoup y ont vu une forme de « bienséance lyrique » presque compulsive, qui oppose à la violence générale du livre une alternative poétique où les mots voilent leur propre sens prosaïque et s’extraient de leur propre signification, pour atteindre une forme de pureté sensiblement lyrique.

Malheureusement, Bann ne poussa pas au-delà son expérience de traducteur, et nombreux sont ceux qui regrettent (moi le premier !) de n’avoir eu la chance de lire ce qu’aurait donné une traduction bannienne des plus grandes œuvres de la littérature anglophone.

Posté par Gerald Pessoa à 21:57 - Commentaires [0]
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11 mai 2013

Out Of the Box

Lorsque l'on connait l'effarante productivité de Yaruch Bann, l'idée qu'il cesse d'écrire sans y être invité par la mort peut surprendre, voire choquer.  Le stéréotype de l'auteur qui "a déjà tout dit" n'en console même pas: il faudrait que Bann crée toujours, quel que soit son art, quitte à tirer sur la corde, à préférer la médiocrité au silence -il l'a déjà fait, diront les mauvaises langues.

Pourtant, au début des années 2000, Yaruch Bann annonce très explicitement qu'il n'écrira plus, ne dessinera plus, ne composera "plus rien qui soit joli ou joliment moche". En résumé, il veut cesser d'être un artiste.

"Au bout d'un moment, confiera-t-il au magazine Regards-Cachon, tu finis par en avoir ras le bonnet de tout ça: je veux dire, tu te saignes à blanc, tu passes des jours entiers à plancher sur un poème où tu fais rimer "mignonnette" avec "zigounette", et résultat, ton effort est lu par quatre clampins dans le monde entier, dont un seul l'a compris, et une fois sur deux c'est un Québécois qui viendra te raconter n'importe quoi aux séances de dédicaces. Et puis faut être franc, qui est-ce que ça intéresse encore, la littérature? C'était bien, c'était formidable, même, mais aujourd'hui le monde c'est plus ça, et je vais même vous dire une bonne chose: continuer d'en faire, de la littérature, eh ben c'est réactionnaire. Parfaitement. Alors moi, maintenant, c'est fini.

(...)

Non, si tu veux, aujourd'hui, être un artiste, créer quelque chose de ses propres mains, c'est monter un business. Tu vois ce que je veux dire, creuser son petit trou, trouver sa place, et en prenant des risques, j'entends. Dénicher le principe pas trop con, faire croire que c'est nouveau, ça c'est de l'invention, ça c'est fonder quelque chose qui se répercute dans la conscience des gens, et dans le réel. Moi c'est ces gars-là qui me font vibrer le matin."

Cet entretien, qui scandalisera la critique comme le public (encore sous le coup de l'incompréhensible roman Je noix de coco Jérôme, qui commence comme un roman d'espionnage où tous les protagonistes sont dissimulés dans une corbeille de muffins pendant la conférence de Yalta, devient un récit en vers libres où un narrateur qui se fait appeler "le Chevalier Séoul" dresse un bilan amer de la pratique actuelle de l'aikido, puis revient aux espions de la première partie, cette fois devenus quadragénaires et s'essayant à des méthodes diverses pour perdre du poids dans une grande plaine magique, avant de conclure sur une douce pastorale entre le Chevalier Séoul (qui n'est autre que l'un des espions), redevenu adolescent et flirtant avec une jeune bergère du nom de Lucie Sémiotique et qui est en même temps la réincarnation de toutes les femmes décapitées au long de l'Histoire), sera suivi d'un texte pour le moins troublant. Yaruch Bann y explique son nouveau projet: fonder une chaîne de tatous à emporter.

"Le tatou, explique-t-il, est l'un des rares animaux qui soient leurs propres emballages. Il s'agit tout bêtement de le cuisiner dans sa carapace -quelque chose de tout bête, on élague, on sélectionne, histoire de ne garder que la chair et le gras, et on ajoute la sauce choisie par le client-, puis de la refermer, et ça donne cette petite sphère étanche, ludique. On a envie de la toucher, de la faire glisser entre ses doigts; on est même tenté de se la lancer joyeusement d'un bout à l'autre du réfectoire de l'entreprise, et alors tout le monde participe, les équipes se forment, le match est lancé, on pelote au passage la petite blonde du quatrième, et enfin on ouvre la carapace pour déguster le tatou en se félicitant d'avoir revigoré encore l'esprit d'équipe de la boîte. Tout le monde y gagne.

Si ça marche bien, j'envisage même, pour les plus aventureux, de proposer quelques pangolins. J'appellerai ça le "Menu Borderline". Le principe reste le même, quoique la carapace soit plus anguleuse, moins amicale, mais tout de même, lorsqu'il se rétracte, le pangolin laisse dépasser sa queue, le client peut la saisir et transporter son repas. Et le côté ludique n'en pâtit pas. Tenez, quand j'étais instituteur au Cambodge, j'organisais des combats au pangolin refermé. On saisit la bête par la queue et on essaie d'assommer l'adversaire avec le reste du corps. Rigolez pas, c'était en passe de devenir un véritable art martial, homologué et tout, mais vous savez ce que c'est, la politique, les lobbys... Les gamins adoraient ça, en tout cas. En même temps, qu'est-ce qu'on y connait quand on a six ans?

Le nom de la chaîne? OOB. Pour "Out Of the Box". Tout est là. Non, non, vraiment, tout est là."

Bien sûr, Bann peine à trouver des investisseurs. On lui rétorque qu'avec le coût de l'importation du tatou, le prix du repas sera en totale contradiction avec le principe de restauration rapide, que les Français ne sont pas prêts à manger de telles bêtes, et enfin que les associations de défense des animaux auront forcément le dernier mot.

Yaruch Bann se lance alors dans une fastidieuse campagne de communication pour faire entrer le tatou dans les habitudes de consommation françaises, à grands renforts de spots publicitaires -régionaux. Mais vanter radiophoniquement les bienfaits de la viande de tatou sur la ligne des femmes et la puissance sexuelle des hommes s'avère inefficace, alors il s'en remet à ce qu'il connait le mieux: la littérature. Il écrit d'abord de nombreux poèmes courts, très bêtement publicitaires, quoiqu'on y décèle encore le style unique de Bann:


Un tatou dans la bouche

Forme les grands destins

Qu'aurait été Plotin

Sans ce recul farouche

Sa bête réticence

A gober du tatou?

Ah! En tout et pour tout:

Platon et Mendès-France

Oui, enfin réunis!

Mais non, Plotin fut pleutre

Et l'on écrit au feutre

Son prénom tout petit

 

Puis des nouvelles, toutes mettant en scène des personnages oisifs et brillants aux journées rythmées par la consommation de tatous dans la campagne russe. Ses histoires plus tardives, moins sereines, montreront ces mêmes personnages en pénurie de viande de tatou, parfois désespérés, tournés tout entiers, et l'intrigue avec eux, vers l'acquisition à tout prix d'un peu de cet animal à carapace, jusqu'à la résolution finale durant laquelle ils atteignent une extase dont la mystique reste encore aujourd'hui incompréhensible stylistiquement.

Ces nouvelles, réunies sous le titre Les Tatous publics, seront suivies d'un immense roman, Le Chant d'Amour et du cygne, prévu comme un implacable panégyrique de la viande de tatou en cinq tomes, à ceci près qu'emporté par son intrigue, Bann oubliera tout bonnement de parler de l'animal.

"Un oubli bête, dira-t-il. Je savais bien que j'aurais dû caser les tatous dès le premier chapitre, mais non, j'ai voulu retarder, faire monter la sauce, et résultat, pas une trace de viande de tatou dans ces foutues mille cinq cent pages. Un Québécois m'a même dit, à une séance de dédicace, qu'on pouvait interpréter le roman comme une critique de la viande de tatou. Enfin, c'est ce que j'ai compris."

Pourtant, malgré cet oubli et un faible succès commercial, Le Chant d'Amour et du cygne est aujourd'hui considéré comme l'une des plus belles pièces romanesques de l'oeuvre de Yaruch Bann, décrite par Edmond Pénélope comme "l'équivalent littéraire d'un excellent concours de beatbox clandestin où la bière n'est vraiment, vraiment pas chère".

Quoiqu'il en soit, devant son échec à faire accepter la viande de tatou à l'opinion publique, Yaruch Bann abandonne le projet OOB, et se remet péniblement à la littérature. Il affirmera peu de temps après: "La conjoncture économique a empêché ma métamorphose."

Et pourtant, pourtant, ce magnifique Chant d'Amour et du cygne...

Posté par Gerald Pessoa à 17:03 - Commentaires [0]