Le Pont des amants de l'amant

Yaruch Bann, ses vies, ses oeuvres, de la manière la plus exhaustive que possible.

15 avril 2009

533-7777884447777-444222444: 492328 N07 3646E

"Un proche de Yaruch Bann vivant à Arcachon et qui a préféré garder l'anonymat affirme avoir reçu hier un SMS d'un numéro non identifié, contenant le message suivant "533-7777884447777-444222444: 492328 N07 3646E". Persuadé qu'il s'agit d'un message du poète, il a aussitôt alerté la PJ. Les autorités de la ville ont rouvert l'information judiciaire concernant la curieuse disparition de Yaruch Bann depuis le 16 août 2006".

Voilà le contenu de la rubrique "Faits divers" du "Pizzaiolo Arcachonnais", paru ce matin.

Bien entendu, il y a fort à parier que les autorités ne vont pas poursuivre l'enquête bien loin: suite à sa première disparition entre 73 et 75, Bann s'était attiré leur ressentiment, aussi doivent-ils penser -à juste titre- qu'il s'agit de nouveau d'un exil volontaire.
Je serais cependant curieux de savoir d'où venait ce message, qui semble évidemment codé. J'ai déjà commencé à essayer de le décrypter, mais cela me prendra sans doute du temps, n'étant pas expert en la matière.

Si vous avez une idée, n'hésitez pas à en faire part!

"To be continued" (du moins je l'espère...)

23 janvier 2009

Retrouve-moi à cinq heures

"Il y avait dans le café une figure pas franchement descriptible qui régulièrement portait à sa bouche une tasse vide. Certains prétendaient aux alentours qu’il était là depuis des jours entiers, d’autres affirmaient que sa présence remontait à la création de l’établissement ; enfin, certains expliquaient que le temps est une boucle, et que dans le passé, simultanément, une infinité de Melfish portaient à leur infinité de bouches une infinité de tasses vides, et qu’on pouvait voir la même chose en regardant dans le futur. Tous se trompaient, car Melfish était là depuis quelques heures seulement.

On savait son nom, et que ses yeux étaient recouverts d’un bleu océanique. On ne savait pas s’il avait l’air triste, on savait seulement qu’il était ailleurs. Parfois, des clients s’asseyaient à côté de lui, et repartaient pris de vertige, car autour de lui coulaient des douves incompréhensibles, et les paroles s’y noyaient. De temps en temps, seulement, Melfish prenait la parole, et se basant sur un détail infime, un tic de langage, l’inclinaison d’un sourire, il parvenait à des déductions sur le nom, l’âge et la personnalité des autres clients.

Il serait futile de dater cette scène, nous savons seulement qu’elle se passait aux alentours de cinq heures, et qu’elle se répèterait encore.

Melfish attendait Chloé.

« Quelle heure vous avez ? demanda-t-il enfin au patron.

-J’ai cinq heures et demie.

-Vous aussi, souffla Melfish. La demi-heure de politesse est de rigueur, dans ce pays ?

-Monsieur, la seule rigueur que je reconnaisse à mon pays, c’est celle de son hiver. Si vous saviez ce qu’il y meurt…

-Je n’y mettrai plus les pieds, de toute façon. »

Finissant sa phrase, Melfish tira de son sac un large cahier, et barra une phrase écrite à la moitié.

« Ce fut un plaisir, fit-il ensuite.

-Monsieur, le seul plaisir que je reconnaisse à cette conversation, c’est celui de m’avoir distrait de la douleur de la mort.

-La mort d’un proche ?

-Non, monsieur, la mienne. La mort qui arrive à grands pas.

-Quand la mort fait un pas, faites en deux, conseilla Melfish. Ça s’appelle l’infinité de l’instant.

-Quand la mort fait un pas, je suis paralysé. Nous en sommes tous là.

-Pas moi. Tant que Chloé m’attend, le temps se fige.

-Qui est Chloé ?

-Celle qui m’attend, je viens de vous le dire. »

A l’accent du patron, Melfish comprit que sa vie passée était chargée de souffrance, et que l’écart qui les séparait était infranchissable. L’écart grandit encore : Melfish s’en allait, car le lendemain, cinq heures sonneraient dans tous les endroits du monde, et Chloé l’attendait dans l’un d’eux."

 

 

Il s'agit du premier chapitre du roman Retrouve-moi à cinq heures, que Bann écrivit en 1978, et qui, entre autres, voit l'apparition du a trilong. L'intrigue est donnée dès la dernière phrase de cet incipit: Melfish sait qu'il a rendez-vous avec Chloé à cinq heures, mais il ignore le lieu du rendez-vous: il essaye donc, méthodiquement, tous les endroits du monde, chaque jour, à cinq heures. Chaque chapitre correspond à un endroit différent, et ses longues attentes sont entrecoupées de souvenirs de Chloé.

Maintenant, ce que je m'apprête à faire s'appelle, en jargon télévisuel, un spoiler: ne lisez pas sous cette ligne si vous comptez lire le roman et bénéficier de la surprise du dernier chapitre.

 

 

 

Je vous aurai prévenu! Voici le dernier chapitre:

 

"Un jour, enfin, Melfish parvint au dernier endroit du monde. Il n’avait que les moyens d’un mortel, mais cette histoire prouve que le temps n’est qu’une affaire de choix, et que celui qui sait l’infinité de l’instant est seul à la vivre.

C’était au creux de la mousse qui envahit désormais les restes de la ville d’ivoire ; là où autrefois il y avait eu un café, sur la ruine d’une petite table circulaire, Chloé buvait silencieusement dans une tasse fendue.

Melfish vint s’asseoir naturellement face à elle. Une fois de plus, il lut dans ses yeux l’infinité du temps.

« J’ai su vous retrouver avec brio, fit-il avec un petit raclement de gorge complice.

-Je l’admets : je suis là.

-Il est cinq heures, renchérit Melfish.

-C’est un fait.

-Avant de commencer, j’aimerais vous raconter ce que j’ai fait avant de vous retrouver.

-Ce sera long ?

-Eternel, mais nous avons le temps.

-J’en doute, vous savez. »

Et comme elle parlait elle désignait à main droite le soleil qui commençait à dévorer la mer. A en juger par le niveau d’ébullition, il n’y en avait plus pour très longtemps.

« Vous m’avez appris l’infinité du temps, rappela Melfish.

-Probablement.

-Chloé, est-ce que nous finirons nos vies ensemble ?

-Pour la seconde partie, c’est probable. En revanche, je ne m’appelle pas Chloé.

-Loé ? essaya Melfish qui se sentait mourir.

-Vous en êtes loin. »

Il n’y eut pas besoin d’une longue conversation pour que Melfish comprenne que l’amour avait faussé sa perception. Sa longue vie lui apparut préjugée, et l’apparence n’était pas trompeuse : tout n’avait été qu’une interprétation.

Melfish pleurait, pleurait et Chloé essayait d’être triste. Il se leva.

« Où allez-vous ?

-Je sais que la mort de l’ancien Melfish devrait annoncer la naissance du nouveau. Seulement, le nouveau, je m’en fous, je suis l’ancien, et je m’en vais mourir. Au revoir. »

Il partit, et c’était futile de le retenir : Chloé but sa dernière gorgée avant la fin du monde.

 

Aidé par son absence de volonté, Melfish pencha la tête et se tua dans l’océan."

 

Avec ce chapitre, Yaruch Bann force la relecture: on s'aperçoit qu'effectivement, Melfish n'a fait que préjuger les choses, et qu'il nous a emporté dans sa perception faussée. De nombreuses expressions qui passaient inaperçues lors de la première lecture sont en effet hors-de-propos, décalées, absurdes. Dès le premier chapitre, par exemple, on peut lire la phrase: "A l’accent du patron, Melfish comprit que sa vie passée était chargée de souffrance, et que l’écart qui les séparait était infranchissable."

Il n'apparait pas, à la première lecture, que Melfish se base sur un accent pour déduire la souffrance d'un homme; pourtant, les exemples de ce genre pullulent:


"Sous la lampe lunaire, Mazy lui sourit, mais au même moment Melfish entendit des pas de sous-officier: il lui fallait fuir."


"La jeune femme cracha et la chemise de Melfish se fit rouge; elle mourut en allemand. C'est dans cette langue que Melfish pria pour le repos de son âme."


"Chloé lui avait silencieusement parlé du moment de leurs retrouvailles; il les imaginait, les vivait, et s'en souvenait. L'association du passé et du futur donnait à cette vision de l'esprit un goût exquis."


"La chambre était occupée par un enfant obscur qui visiblement dormait depuis seize minutes."


Edmond Pénélope, dans un article critique de 1980, a qualifié ce procédé de "melfishisme". Le melfishisme, parfois abrégé en "melfish", est d'ailleurs un jeu littéraire, très prisé dans les années quatre-vingts, que de nombreux auteurs ont repris, parfois durant des séances privées de type "cadavre exquis", parfois en les dissimulant au milieu de leurs ouvrages. N'hésitez pas à faire parvenir, sur ce blog, d'autres melfishismes issus de la littérature, qu'elle soit pre- ou post-bannienne.

 

Posté par Gerald Pessoa à 16:31 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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Quelques haïkus

Voici quelques haïkus tirés du recueil Haïkus courts, publié par Bann en 1967.

Les deux premiers appartiennent à la section "Haïkus apocalyptiques":

          

Un globe en crevasses

Des enfoirés qui grommellent

Et moi qui me marre


 ***

Croquemort en flammes

Hurlant dans mon jardin noir

L’offrande était faible

 

Dans certaines éditions, le dernier vers de ce haiku est modifié de cette manière:

 

Croquemort en flammes

Hurlant dans mon jardin noir

J'vais prendre un'photo

 

Le suivant s'intitule "Réconciliation avec l'amant de ma femme":

 

Viens donc prendre un verre

Il y a du barbiturique

Et du jasmin d’or

 

        ***

 

Je suis flou comme un cochon

J’ai bu l’écume du vague

Je rendrai la mort


        ***


Dans un champ de pailles

J’aspire aux saveurs terrestres

Jésus en miroir


On remarquera que dans ce poème, le mot "pailles" est au pluriel, ce qui le fait passer d'un éventuel partitif à un dénombrable: Bann ne parlerait pas alors de la paille, mais de pailles, ce qui constituerait un jeu de mots avec le vers suivant, dans lequel il dit "aspirer aux saveurs terrestres". Cette interprétation n'engage bien sûr que moi!

Enfin, isolé comme un épilogue, le haiku suivant clôture le recueil de manière étonnante:


Ha Ha Ha Ha Ha !

Ha Ha Ha Ha Ha Ha Ha !

Ha Ha Ha Ha ! Plouf…

 

Posté par Gerald Pessoa à 15:25 - Haikus et formes courtes - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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19 janvier 2009

Echecs (1995)

"Le verdict est tombé ce matin de la bouche du chirurgien. Ça lui a d'ailleurs emporté une partie des gencives, mais il saura arranger ça, c'est son métier.Il me regardait, son cigare infect aux lèvres, et il m'a dit:

"Monsieur Terelle, vous allez devoir subir une ablation de la tête."
Je n'ai pas su quoi répondre. Dans un sens, j'ai toujours su que ça finirait comme ça, depuis que je suis entré dans ce monde et que j'ai essayé d'en déchiffrer les cruels nuages. Déjà, petit, ma mère me répétait:
"Si tu ne manges pas ta soupe, le docteur va t'enlever la tête!"
Et je ne l'ai jamais crue. Au final, la vie n'est qu'une fuite absurde: on fuit l'insoutenable vie de nos parents, pour réaliser trop tard qu'on ne fait que courir sur place. Ma mère avait raison: elle avait raison pour l'ablation de la tête, elle avait raison pour le croque-mitaine (mon père a du dépenser dix ans d'économie pour payer la rançon), elle avait raison pour la phénoménologie et son impact sur les sociétés de contrôle. C'est cruel, qu'elle ait raison à ce point.
Maintenant, je me demande ce que c'est, de vivre sans tête. Je sais déjà que je ne pourrai plus jamais poser mon regard sur les paysages de la pampa et de ma pauvre fiancée. Je crois que je ne pourrai plus penser. C'est peut-être beau, la vie sans pensée.
J'ai passé l'après-midi à déchirer mes chapeaux en pleurant. Tout ça me touche bien plus que je ne l'aurais imaginé. Elle va me manquer, cette tête. J'espère arriver à détourner l'intérêt d'autrui sur les autres parties de mon corps; je sens que mon épaule a des choses à dire. J'aimerais au moins qu'elle ait suffisamment d'éloquence pour dire "aimez-moi". (Cette opération vient de me forcer à résumer le message de ma vie. Il y a de quoi pleurer, alors j'en profite, parce que bientôt....)
Je viens d'arriver au bloc, en compagnie d'Agathe, dont le visage est neutre par respect pour le mien qui ne sera bientôt plus. N'empêche, je n'ose pas le lui dire, mais j'aimerais vraiment qu'elle y imprime un peu de chagrin; ou un sourire, pour la route, la longue route obscure que je m'apprête à emprunter. Le médecin a remarqué mon air abattu; il me tape l'épaule en me disant que tout va bien se passer. Dans l'instant d'après j'arbore un large sourire, et il croit qu'il m'a rassuré, mais en fait je profite de toutes les fonctions de mon visage. Ça me permet de me rendre compte que le sourire, c'est une option que je n'ai pas tellement exploitée...
J'embrasse Agathe avec ma bouche, mes oreilles et mon âme, j'espère n'avoir rien oublié. On m'allonge sur un grand lit blanc, le chirurgien entre avec son horrible machine grisonnante.
"Ne craignez rien, tout va bien se passer."
Il met l'engin en marche, et le passe sur ma tête.

L'erreur de ce texte provient de l'argument de base. Je ne m'en suis aperçu qu'au dernier moment: sans sa tête, le personnage ne peut plus penser, et la narration est foutue. J'ai d'abord pensé à passer en narration à la troisième personne, mais ensuite je me suis plus précisément renseigné, et il semble que l'ablation de la tête soit une pratique peu courante qui, de surcroit, entraîne irrémédiablement la mort du patient. Un narrateur ou personnage principal mort, c'est mauvais pour l'intrigue, souvenez-vous en, les enfants. Cela dit, j'ai réussi à contourner mon erreur: si ce personnage meurt, on peut faire passer la narration entre les mains d'un autre personnage, et raconter une autre histoire. C'est ce que j'ai fait, mais en supprimant le préambule que vous venez de lire, que je jugeais inutile. C'est ainsi qu'est né mon roman Les chocolats célestes, qui, quand j'y réfléchis, a une intrigue sensiblement différente.

En résumé, jeunes gens: si vous n'arrivez pas à écrire, écrivez autre chose."

Ce texte, intitulé "L'ablation", est le premier du recueil Echecs, qui rassemble tous les textes que Bann n'a jamais pu achever pour diverses raisons. Tout le recueil procède de cette manière: Yaruch Bann recopie d'abord le texte embryonnaire, et conclue par un commentaire explicatif des raisons de son échec. Il explique dans sa préface la légitimité d'une telle publication:

"J'espère permettre aux jeunes gens qui veulent entrer en littérature de cerner un peu mieux les obstacles qu'ils pourront rencontrer, de leur suggérer des contours, et de leur épargner un temps précieux. Au delà de ça, je pense que ces embryons ont un intérêt esthétique en soi; l'idée nue est parfois plus intéressante que la façon dont on la transmet. Non, oubliez ce que je viens de dire, c'est idiot. J'effacerai ça quand on imprimera le bouquin.

Enfin, et c'est peut-être ce qui me motive le plus, ce recueil va me permettre de gagner pas mal d'argent. Vous savez combien coûte l'entretien quotidien d'une décapotable?"

Malheureusement, le recueil n'a pas eu l'effet escompté dans le monde de la recherche littéraire, en dépit de ce que Bann, prophétique, annonçait dans sa préface comme "un rat de marée". Quand des journalistes lui demandèrent s'il avait volontairement mal orthographié "raz-de-marée", Yaruch Bann resta silencieux un instant, répondit "oui" et disparut au volant de sa célèbre mobylette orange et noire.

"On ne l'a plus jamais revu depuis, écrit Edmond Pénélope. Mais comme Bann est un type sensible et sociable, il intercalait, au milieu de sa disparition définitive, de longs moments de réapparition. D'ailleurs, quand j'y réfléchis, on l'a rarement autant vu que pendant cette période. Ce type était vraiment collant."

Je vous recopierai bientôt de nouveaux extraits des Echecs.

Posté par Gerald Pessoa à 21:18 - Echecs - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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