Le Pont des amants de l'amant

12 mai 2012

Un autre haïkours

Dans l'article précédent j'ai parlé du haïkours, poème à forme fixe dont chaque vers obéit à une contrainte métrique, sémantique et/ou stylistique différente. Voici un autre poème extrait du recueil Quarante-huit haïkours à lire l'air de rien:

 

 

De l’hôtel fini

J’ai vu le groom mort qui coule

Sur les coins de tout écran

Suis à cran

Avec la violence des veaux

Et les séismes de Kyushu

Pleins de renards

A la Patti Smith.

Horloge-eau !

Bouh !

Ne coule plus vilaine atroce !

Ecarte la mission

Sois chrome contre l’heure

Je veux porter ma montre sans faire attention.

Là-bas dans l’hôt-aile on m’attend

Et même on me craint

Trois fois à la fois

On maudit la menthe et puis la mort

La mort cute

Celle où le temps nous ignore.

Ton hypocrisie

A sept fois mangé mon quatre heures

En jouant l’air de rien de preux chevaux-bémols

Mais en fait tout est compliqué mon amour

Ou bien devrais-je dire ma connasse

Si l’on me permet de pinailler.

Comme un tapir au petit jour

Fourmille d’idées marquantes

Je finis tombé

Sous le fer du rien

Ça m’alourdit de chapelets intenses, je glisse dans la marée de toutes choses, je suis envahi de souvenirs de toi

J’ai toujours regretté le fond de ta pensée

Où l’air se mure et tourne en rond

Je suis Nobel excommuniant les maths

Un piteux dinosaure

Un printemps sans aurores.

A l’apéro

Les jours se suivent, grands stalkers

Les nuits s’en vont, oiseaux moqueurs

Elles s’en vont, grands lacs de tweed.

Doucement la pyramide

Grippe les momies

 

Et où vas-tu toi mes mains ?

Mon couteau Bowie

Mon chagrin

Ta maison m’a dit

De toujours voir tes yeux

Dans la fausse monnaie

 

Posté par Gerald Pessoa à 13:27 - Commentaires [0] - Rétroliens [0]


23 octobre 2011

Le haïkours

"Pourquoi j'ai appelé ça le haïkours? Eh bien, vous avez déjà vu un ours? C'est très grand."

J'ai déjà parlé de l'intérêt -maladif, diront les femmes de sa vie- de Yaruch Bann pour les poèmes japonais à forme fixe, et plus particulièrement le haïku auquel il s'essaiera tout au long de sa vie. J'ai également mentionné le sixiku, création bannienne à partir de ce même haïku qu'il allonge et crible d'encore quelques contraintes thématiques et formelles. En voici maintenant la forme poussée à l'extrême: le haïkours.
Quand le haïku occidentalisé compte trois vers et le sixiku six, le haïkours, lui, en compte quarante-huit. Chacun de ces vers a un nombre fixe de pieds, et une contrainte stylistique ou sémantique. En voici le squelette tel qu'il apparait en introduction de Quarante-huit haïkours à lire l'air de rien, le seul recueil de haïkours écrit par Bann:

5 pieds: évocation du voyage
7 pieds: deux verbes
7 pieds: rime avec le vers suivant
3 pieds: rime avec le vers précédent
8 pieds: deux noms ou verbes ou adjectifs commencent par la même lettre
8 pieds: un nom propre
4 pieds: référence animale
5 pieds: référence à une personne vivante à l'époque de l'écriture du poème
3 pieds: référence au temps
1 pieds: le son [u]
7 pieds: impératif
6 pieds: rime avec l'après-après vers
6 pieds: matériau
12 pieds: rime avec l'avant-avant vers
8 pieds: néologisme
5 pieds: champ lexical de la peur
5 pieds: répétition d'un ou plusieurs mots
9 pieds: réutilisation d'une des contraintes précédentes, au choix
3 pieds: mot étranger
Nombre de pieds libre
5 pieds: concept abstrait
8 pieds: un nombre
10 pieds: référence à la musique
11 pieds: banalité
10 pieds: insulte
9 pieds: infinitif
8 pieds: quelque chose de poilu
7 pieds: un point d'exclamation
5 pieds: verbe de mouvement
5 pieds: un matériau
30 pieds: pas de verbe d'état
12 pieds: un sentiment
8 pieds: un des quatre éléments
10 pieds: une chose fausse
6 pieds: une chose finie
6 pieds: une saison
4 pieds: une chose sacrée
8 pieds: rime avec le suivant
8 pieds: rime avec le précédent
8 pieds: textile
7 pieds: un adverbe
5 pieds: une maladie
Un saut à la ligne
7 pieds: Commencer par mais ou ou ou et
5 pieds: nom propre
3 pieds: le son [ɛ̃]
5 pieds: le mot maison
6 pieds: quelque chose d'arrondi
6 pieds: quelque chose d'interdit


Et voici l'un des haïkours du recueil:


Mon catamaran
Qui vogue et fait des bonds
M’a trouvé des bordures
Des ordures
Au contact du jardin croqué
De la balade à Singapour
Brève crinière
De PJ Harvey
Heure éteinte
Ouf !
Reviens brillant pacifique !
Fais de mon désir rouge
Un premier pan d’argile
J’ai vu trop d’arcanciels perdus dans trop de bouges
Et des comités d’arcanciels.
Ton effroi d’emprunt:
Guerre aimant la guerre.
Chevauchons des plats, bramons des chants
Un Kahwa
Et du pain tout d’or
Dans ma liberté
Et mes cinq parties de campagne
Battue sur le rythme des trains qui passent
La vie est pleine de surprises et courte
Quand tous les connards avalent les rails.
Etre difficile au petit jour
Devant les chats du gros soleil
C’est connard être, et pour sûr !
Marcher dans l’eau plate
Croitre dans la craie
Manger des aubes et des forêts bleues, avoir des cœurs et puis n’en avoir plus, savoir conduire les bus de silex
C’est amour et tristesse et bonheur en beignets
Un vent vous fait plier le soir
La terre plate vous supporte peu
Le dinosaure appelle
Le retour à l’automne
Et aux icones
Avec la barbarie moderne
On a tué les choses ternes
On a défiguré la soie
Aimer punk et tristement
Donne des angines.

Ou bien les choses sont fausses
Comme un rond d’Euclide
Terre est feinte
Maison de bazar
Où l’on croque des seins
Mais des seins clandestins.

Posté par Gerald Pessoa à 20:01 - Haikus et formes courtes - Commentaires [0] - Rétroliens [0]

06 août 2011

Bann contre Ban

 

Cet article tient plus de l’anecdote que de la littérature, mais il me semble qu’il montre une nouvelle fois la complexité de la personnalité de Bann, ainsi que sa tenacité.

Nous sommes en 1983, Bann sort tout juste des frasques de l’affaire « Norman Piranha ». Bien décidé à laver son « honneur judiciaire souillé comme la dernière des catins tellement déshonorée qu’elle n’a plus d’honneur judiciaire souillé comme la dernière etc » par n’importe quel moyen, il crée une nouvelle fois la surprise générale en annonçant publiquement son intention de poursuivre en justice….Ray-Ban, fabriquant des légendaires lunettes de soleil. Dans un communiqué relayé par « Le P’tit Arcachonnais », Bann ne mâche pas ses mots et accuse Ray-Ban en personne – on lui expliquera plus tard que Ray-Ban n’est pas une personne physique – d’avoir nommé sa marque en référence à l’un de ses personnages sans lui en avoir payé les moindres droits.

Il fait ainsi référence à l’une de ses nouvelles de jeunesse, « Les aventures de Yar-Nab et Ray-Ban », qui aurait été écrite dans la deuxième moitié des années 40. Bann y met en scène deux personnages, ses « alter-mégots » comme il les qualifie lui-même, qui cherchent la caverne des « Vilains Leprechauns Fondamentalistes » pour voler leur or ; les deux personnages que tout oppose sont néanmoins amis, et ils finissent par mettre la main sur l’or des Leprechauns ; cependant, ces derniers leur jettent un sort pour les punir, condamnant l’un à uriner et déféquer de l’or, tandis que l’autre en vomit et en pleure. D’une qualité littéraire objectivement médiocre, ce texte de jeunesse constitue néanmoins pour Bann une preuve indéniable de son bon droit ; il réclame ainsi plusieurs millions de francs à la société Ray-Ban, qui n’a aucune idée de quoi il s’agit, et fait savoir à l’avocat de Yaruch Bann que le nom de « Ray-Ban » vient de l’anglais et signifie « bannir les rayons [de soleil] ». À cette époque, la société fait un come-back dans la culture pop et la mode internationale, aussi Bann n’entend pas baisser les bras et veut absolument obtenir gain de cause ; il fait ainsi savoir qu’il est prêt à aller jusqu’au procès.

Ray-Ban, soucieux de préserver son image et de ne pas attirer l’attention par un scandale, entreprend des négociations avec Bann afin d’éviter la voie judiciaire. Au terme de longues heures en présence des avocats des deux partis, un accord est trouvé : Yaruch Bann se verra offrir une réduction de 50% sur le fameux modèle « Ray-Ban Wayfarer » dans la couleur de son choix.

Interviewé dans la foulée, Bann exprime son soulagement : « Justice a été rendue, je vais pouvoir reprendre le cours de mon existence. Je revis, je renais, c’est un jour très important pour moi et mes proches. [Puis après avoir sorti et enfilé ses lunettes roses neuves :] Et maintenant j’vais pouvoir me la donner grave. »

Posté par Gerald Pessoa à 05:12 - Commentaires [1] - Rétroliens [0]
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05 août 2011

Le Roi Pékin

En 1986, au plus violent de son Procès contre les oiseaux (on retiendra de cette période les fameux Refus du perroquet, Haine légitime et viscérale du rouge-gorge et La Mouette: connasse blanche avec un cri débile, trilogie de romans-pamphlets qu'il inclura plus tard dans son dossier L'ornithologie comme un briefing avant la grande bataille), c'est tout naturellement que Bann se lance dans une virulente attaque de Pierre Corneille.

"Je ne m'attarderai pas sur le nom de l'individu, étendard évident de sa nullité. La corneille, stupide ersatz du corbeau, lui-même cousin dégénéré du chien-papillon dont tout le monde connait le regard torve et la désynchronicité des pattes; la corneille donc, équivalent malingre et aviaire du perdant obèse notoire qui hante nos souvenirs collégiens de moquerie cruelle; la corneille enfin, idiotement répétée dans le patronyme de monsieur le faiseur de Cid, ne gaspillera pas ma hargne.

Pierre Corneille, dont nous venons de démontrer la médiocrité, se fend d'une postérité absurde: l'adjectif dérivé de son nom. Le choix cornélien! Il est injuste qu'un collaborateur aux exactions oiselles salisse notre langue, et pour quels motifs enfin? Pour définir l'un des pires clichés de la littérature: le dilemme déchirant. La belle affaire! Je propose séance tenante de combattre la fadeur facile du choix cornélien; voici mon golem: le choix bannien."

Bann crée alors le personnage du Roi Pékin, figure dramatique sans cesse confrontée à des choix d'une facilité déconcertante. Ainsi dans sa première apparition (Le Roi Pékin se rebiffe, pièce en trois actes, 1986), le Roi Pékin doit choisir entre perdre un bras et coucher avec une trentaine de "jolies gonzesses magiques" qui à l'issue de l'étreinte se transforment en babas au rhum. La critique pantoise boude la pièce.

Un an plus tard, Bann récidive avec Le Roi Pékin n'a pas de pitié, exemple canonique de choix bannien: le Roi Pékin doit choisir entre gagner cent francs et gagner trois cents francs.

"Avec le Roi Pékin, dira Yaruch Bann, le public sait à quoi s'en tenir. Il n'est pas trop bouleversé. Le public, vous savez, c'est une princesse: il faut le caresser dans le sens du poil. Comme les princesses. D'abord on l'apprivoise, puis on met de l'huile dans le moteur; ensuite il faut bien laver la partie recourbée du volet, l'accorder en mi, sauter, vérifier la fraîcheur de l'échalote, scolpiposer le frattoir et extraire le tesson de la tête du chat. Attendez, j'ai dit que c'était quoi, déjà, le public?"

Chaque année et jusqu'à sa disparition, fort d'une méthode variable à l'infini, Bann publie une à trois aventures du Roi Pékin, constituant peu à peu une mythologie abondante, dont voici quelques titres fameux:

-Touche pas au Roi Pékin (1987): le Roi Pékin doit choisir entre une greffe de placenta de cochon à la place de l'oeil droit et l'acquisition d'un boomerang qui parle.

-Le Roi Pékin n'a pas dit son dernier mot (1990): le Roi Pékin doit aider un ami à choisir pile ou face.

-Pas de répit pour le Roi Pékin (1995): le Roi Pékin doit choisir entre prendre un avion pour le paradis et rater son vol pour rester à l'aéroport avec un clochard cannibale à tête de chien qui se masturbera sur sa jambe.

-Roi Pékin, encore vous? (1995): le Roi Pékin est au restaurant et doit choisir entre une entrecôte et la promesse qu'un nain au rire insupportable peut venir à tout moment pour scier deux pieds de sa chaise et uriner dans son chapeau en draguant sa femme.

-On n'arrête pas le Roi Pékin (1996): le Roi Pékin doit choisir entre une promenade sur le vélo qui fait jouir et une promenade sur le vélo qui fait vomir des rideaux.

-Les Indiscrétions du Roi Pékin (1998): le Roi Pékin doit choisir entre devoir mâcher des chats pour séduire et obtenir le calendrier des bisous inattendus.

-Qu'allons-nous faire du Roi Pékin? (2000): le Roi Pékin doit choisir entre le bonheur éternel et une tringle à rideaux mal fixée.

-Le Roi Pékin passe au minitel (2001): le Roi Pékin doit choisir entre le contraire d'une bonne tarte aux fraises et une fellation infinie.

-Le Roi Pékin contre les Amants du Danube (2001): le Roi Pékin doit choisir entre un cancer des mains et un cancer des mains de son pire ennemi.

-Le Roi Pékin est surpayé (2006, le dernier avant sa disparition): le Roi Pékin doit choisir entre épouser une femme constituée de chaînes de vélos boueuses qui l'ébouriffe pendant l'amour et connaître l'adresse d'un "apéro sans fin". Détail: pour se rendre à cette adresse le Roi Pékin abandonne tous ses amis et disparaît sans explication.

 

Je recopierai dès que possible des scènes des aventures du Roi Pékin ainsi que des extraits de Refus du perroquet dont j'ai fait l'acquisition récemment.

Posté par Gerald Pessoa à 02:32 - Yaruch Bann et le théâtre - Commentaires [0] - Rétroliens [0]
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