Le Pont des amants de l'amant

24 septembre 2010

Les Combanns

Tout comme 1994 fut pour Bann l'année de l'aventure Ice-Jazz, expérimentation qui finit aussi brutalement qu'il l'avait initiée, 1997 fut pour l'arcachonnais une période particulière, courte mais bouleversante.

"Je me sentais grisonner, dira-t-il, de plus en plus chancelant vers l'attitude de l'académicien typique. On me disait hautain, je reprenais les gens sur leur orthographe, leurs imprécisions culturelles; parfois même on m'appelait snob. Il m'arrivait aussi, comble de l'âge, de regarder les dessins animés du mercredi après-midi et de n'y plus rien comprendre. Les Minikeums m'apparaissaient décadents. Il fallait agir, mais pour être honnête j'étais déjà bien encroûté."

Heureusement, au mois d'aout 97 une sollicitation vient le tirer de ses penchants élitistes: intrigué par la polymorphie de son oeuvre, Hubert Brodequin, chroniqueur de l'émission radiophonique girondine Les Pieds dans l'encrier, souhaite rencontrer Bann et le présenter à ses auditeurs. "C'est la coupe qui a fait déborder le vase" affirmera-t-il dans un état d'ébriété avancé. Brodequin, en effet, représente tout ce que Yaruch Bann méprise: une vision sèche, analytique, prétentieuse et stérile de la littérature, à des lieues des convictions qu'il redoute désormais de perdre. Alors il prépare son coup d'éclat.
Dans un premier temps, il demande un battement d'un mois avant l'émission, ce qu'on lui accorde. Puis, il s'enferme, et écrit.
Vient le jour de l'émission. D'entrée de jeu, Brodequin rappelle aux auditeurs les mouvances principales de sa bibliographie, le compare à une liste d'auteurs en respectant la parité morts/vivants, et le flatte au sujet de la respectabilité de sa prose.
Arrivent les questions. D'autres chroniqueurs sont là. On l'interroge sur l'image du père, la célébration des merveilles du monde, la place de la femme, les contextes historiques, et Bann se prête au jeu. Il dit ce qu'on attend de lui tout en restant général, flirte avec la psychanalyse, les gender studies, le post-modernisme, raconte deux ou trois anecdotes sur son rapport au gouvernement. Puis vient la question des influences.
Bann n'attendait que ça. Il répond, le plus naturellement possible, quoiqu'en conservant le ton pincé et suffisant emprunté dès le début de l'émission:
-Mes influences? Elles sont multiples, bien sûr. Si je devais n'en mentionner que deux, je dirais James Bond et Dragon Ball Z.
Un rire général accueille sa réponse, et puis un silence brutal, parce que visiblement Bann ne plaisante pas. Hubert Brodequin, inquiet, rattrape le coup en mentionnant Ian Fleming, la grande époque des romans d'espionnage, mais non, Bann insiste: il parle de la franchise cinématographique, de Goldeneye et de son adaptation sur Nintendo 64. L'équipe tique mais la conversation s'éloigne. Brodequin tente de revenir à du "sérieux". Yaruch Bann reprend alors son personnage, joue le jeu à nouveau, puis saborde tout lorsqu'on l'interroge sur ses prochaines publications. Bafouillant d'enthousiasme, il parle de son dernier roman, dont il a justement emporté le manuscrit, et qu'il découvre aux yeux ébahis de Brodequin. En noir sur blanc sur la couverture, le titre fait horreur:
Panique au stade de France!
-Une enquête rigolote, bourrée de suspense et avec une fin qui surprend, dit Bann avec un air vendeur. En gros, poursuit-il bien que personne ne l'y encourage, quelqu'un disparaît, et il s'agit de le retrouver. Et il n'est pas impossible que ce quelqu'un soit un grand nom de la variété française. Le genre à avoir en lui un peu de Tennessee, si vous voyez ce que je veux dire.
L'équipe de Brodequin est atterrée. On tente de le raisonner, certains chroniqueurs quittent le studio, Bann s'emporte et insulte ces "connards incultes qui ne comprennent rien à la littérature". L'émission s'achève prématurément.
L'histoire, à l'époque est sur toutes les lèvres. Si dans son entourage et chez ses fans, on pense avoir flairé la mystification, la plupart de ses lecteurs dilettantes annoncent sa décadence. Edmond Pénélope, dans plusieurs lettres, félicite son talent pour le happening. Mais curieusement, dans ses lettres Bann ne répond pas à cette partie du message. Jamais il ne mentionne l'émission comme un canular. Il va même jusqu'à glisser:
"J'espère seulement que l'étroitesse de ce Brodequin n'empêchera pas la parution du bouquin."
Car Panique au stade de France! finit par sortir. Son éditeur songe au retentissement de l'émission et espère un flot d'achats curieux, une polémique. Bann, lui, défend le roman bec et ongles. Dans son entourage, on lui fait comprendre que la plaisanterie a assez duré, qu'il n'a pas besoin de poursuivre son personnage auprès de sa propre famille, de ses amis. Mais il persiste. Son amitié avec Jacques Erribinioun prend fin.
En octobre il annonce une série de nouveaux romans, plus en accord avec sa nouvelle vision de la littérature. Ce sera un "cycle thématique d'une vingtaine d'histoires courtes, pas plus de cent cinquante pages. Et du genre qui prend pas le lecteur de haut ou pour un con".
Le premier volet sort mi-octobre, et il s'intitule Godzilla contre une très grosse mouche. Le titre en est un bon synopsis: Bann y raconte le combat dans la ville de Tokyo du lézard japonais contre une très grosse mouche... La critique est pantoise. Une semaine plus tard, un deuxième roman parait: King-Kong contre l'Incroyable Hulk. Et le principe est le même. La série se poursuit, avec les mêmes délais: L'inspecteur Harry contre la Famille Addams, Les Village People contre Dr No, Bioman contre les Power Rangers, John Wayne contre Dean Martin, et avec le temps les belligérants gagnent en anonymat et en précisions absurdes: Un tigre affamé avec un casque à pointes contre un bébé avec un revolver, Mon voisin de palier contre un catcheur mexicain dont les yeux sont bandés, Une horloge parlante contre l'État d'Israël, Un judoka contre un requin, Un judoka contre un pirate, Un judoka contre un bébé avec un revolver, Un judoka contre un autre judoka bourré et qui donc peut éventuellement se surpasser grâce à sa désinhibition, et l'étrangement acclamé par la critique Un boxeur sociopathe qui mange une gaufre aux fourmis rouges contre un bébé avec un revolver, qu'encore aujourd'hui certains considèrent comme son chef-d'oeuvre.

"Ce qui a touché le public dans Un boxeur sociopathe etc, dira Bann, c'est ce questionnement incessant, ce va-et-vient des oppositions, cette aporie sans repos: qui doit remporter le combat? Certes le boxeur mange une gaufre aux fourmis rouges, mais en même temps c'est un boxeur; d'un autre côté le bébé a un revolver, mais le boxeur est sociopathe, et puis il n'est pas dit que le bébé puisse réellement appuyer sur la gâchette... Je me suis efforcé de ne pas trop imposer une réponse, de laisser une fin ouverte aux interprétations du lecteur."

La série des Combanns, comme on les appelle, ne laisse pas indifférent: à l'époque elle amuse, elle afflige, elle passionne, elle scandalise (on se souvient du tollé polémique provoqué par Wonder Woman contre un homme respectable qui, lui, nourrit sa famille, violemment attaqué par les associations féministes). Certains volumes plus expérimentaux voient le jour, comme Un jardinier de l'espace contre un singe avec un revolver: considérant que l'issue du combat dépend du type de singe, Bann réunit dans ce tome pas moins de douze versions de cette confrontation, avec chaque fois un singe différent, par ordre croissant de chances de vaincre, du singe capucin n'ayant jamais vu d'homme ni d'armes, au général chimpanzé vétéran de la Guerre de Corée.
En définitive, trente-quatre épisodes de ce cycle voient le jour, jusqu'à janvier 1998 où Bann se remet, progressivement, à l'écriture de nouvelles et de poésies plus classiquement banniennes. Mais pas un instant il ne désavoue cette expérience:

"Le mouvement nouveau initié par Panique au stade de France! n'était pas une erreur, ou alors c'était une de ces erreurs édifiantes, comme l'URSS, le droit de vote accordé aux femmes, ou Alain Robbe-Grillet. Je n'ai pas honte de cette période, je croyais à ce que je faisais. J'ai touché des gens, et pour une fois ça ne m'a pas conduit au tribunal, alors pourquoi regretter?"

Posté par Gerald Pessoa à 03:57 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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