Le Pont des amants de l'amant

22 mars 2011

La Foire aux fins

Dénomination aussi chantante qu'imprécise, la Foire aux fins fut initiée par Bann en 1983, au sortir d'une crise tout bêtement financière. Criblé de dettes de jeu contractées cinq ans auparavant, au bord du divorce et ruiné par l'effroyable publicité lancée pour son Traité du grahu, Bann cherche de quoi rebondir et s'assurer des revenus réguliers. Il ne passera pas par l'illégalité, un peu échaudé par son procès suite à l'affaire Norman Piranha l'année précédente, ni par un gagne-pain anti-créatif: il entend gagner sa vie à la sueur de son inspiration.

Ne sachant pas bien par où commencer, il entreprend l'écriture d'un roman sans grande prétention mais bourré de ficelles à succès, qu'il intitulera Petit chat mignon se tape des gonzesses et casse de l'intellectuel, mais ne finira pas.

"Je ne saurai pas dire ce qui a échoué dans le processus d'écriture de Petit chat mignon , dira Bann dans son recueil Echecs. Peut-être le télescopage de trois idées trop puissantes. (...) Et ça m'a duré longtemps, cette panne, plusieurs mois, je crois, à déambuler dans mon salon à réfléchir au destin de ce petit chat mignon, au nombre de gonzesses qu'il devait se taper pour que le message soit cohérent, mais vous savez, il y a des énigmes qui ne sont belles qu'irrésolues. Quoiqu'il en soit, j'ai voulu le finir coûte que coûte, ce roman. Il fallait que j'aille au bout, que je me montre capable, alors j'ai sorti cette fin ex nihilo, sans aucun rapport. Et c'est là que j'ai compris où Jah-à l'époque je portais des dreadlocks postiches dix heures par jour et j'étais convaincu que le salut de l'homme venait de l'épreuve, celle d'écouter sans interruption une musique molle et inchangée malgré plus de quinze ans d'existence- c'est là que j'ai compris, donc, où il avait voulu me conduire: j'allais prodiguer des fins aux auteurs sans inspiration."

Dont acte: Bann récupère sa fin abrupte et l'intègre à son nouveau projet qu'il baptise la Foire aux fins, sous-titrée "revue de conclusions pour les professionnels" . La Foire aux fins paraît tous les six mois et propose aux écrivains incapables d'achever leurs romans des fins toutes faites, originales et annexables à presque n'importe quel texte. Bien sûr, une participation financière, variable selon la longueur et l'intensité de la fin, est demandée pour pouvoir s'approprier le texte.

Les fins proposées par Bann ont généralement tendance à n'ajouter que des lignes, voire à annuler toute l'action:

 "Deux ans plus tard on s’aperçut fatalement que le monde était fait d’un papier mâché particulièrement fragile : quelqu’un referma trop brutalement une boîte de macarons et la planète croula sous la secousse. Ce fut bref. En quelques minutes, tout ce qui existait se désagrégea et s’allongea en ruine sur le plateau d’aluminium qui jusqu’alors supportait le papier mâché. Un balayeur universel et translucide apparut alors sur le plateau et poussa les débris dans le vide." 

Parfois, elles imposent une relecture, à la manière de ce que le cinéma appelle un plot twist:

" [de préférence à la fin d'un roman déroulé à la fin du vingtième siècle, voire au-delà]

Il y eut un son incohérent; [personnage] volta face et vit, planqué incongru, un jeune serbe chapeauté qui brandissait un revolver. Il voulut, par réflexe, se protéger du coup. Il comprit à ce moment que l'assassinat avait déjà eu lieu: le sang sur ses mains, le trou dans son coeur, tout était fait. Il gisait maintenant au fond de son carrosse, bientôt quitté par la vie, sa femme Sophie Chotek couchée contre lui -Sophie Chotek?, se demanda-t-il, et alors il comprit qu'il était François-Ferdinand et que tout ce vingtième siècle n'était qu'un rêve, le monstrueux rêve touffu d'un siècle dense, convoqué avant la mort. Tout était faux, imaginé brutalement dans son agonie: la guerre, les guerres, les occupations, les régimes et les progrès, les arts, Mussolini Woody Allen IBM la conquête spatiale Sartre les Glorieuses l'URSS l'amour libre la cold wave, ses vies postérieures, ses naissances, sa rencontre avec [personnage de gonzesse], [résumé de l'intrigue en un nom + complément du nom]; tout était faux, dérisoire, phantasme. Soupira et comme le nouveau siècle vierge il prit son départ dans le ciel de Sarajevo."

Il arrive aussi que la relecture imposée prenne un tour politiquement engagé:

"[Mettre un tiret de dialogue au début du texte et le faire suivre de ceci]

-Je n'ai pas compris un traître mot, fit Finbert en tirant sur sa pipe. C'est d'autant plus frustrant que tu as parlé pendant plusieurs heures sans t'arrêter. Il y aurait de quoi remplir [nombre de pages du roman] pages au moins, avec ton laïus.

-Je ne sais pas ce qui m'a pris, dit Sasquale, je suppose que c'est la politique désastreuse du gouvernement actuel qui m'a fait dire n'importe quoi."

Cette fin donna lieu à une expression, dont la survie fut brève: un discours de Sasquale désigne une critique tellement détournée qu'elle en devient cryptique et inefficace.

Après deux années de parution, soit quatre numéros, la Foire aux fins perdit son aspect lucratif pour devenir un espace de pure expérimentation, les fins restèrent à disposition de tous mais chacun pouvait y mettre le prix qu'il souhaitait. Peu à peu la revue diversifia ses domaines et proposa aussi des débuts, des introductions accolables à n'importe quel texte, ajouteuses de pages qui s'annulaient dès le début du corps du roman:

 

"Un jour, Finbert découvrit avec stupeur que le plus vieil élève de sa classe de quatrième avait à la fois douze et quatre-vingt-huit ans. Professeur de mathématiques, le paradoxe lui sautait bien évidemment aux yeux. Quelques heures plus tôt, d’ailleurs, il avait eu avec son ami Sasquale une conversation portant sur une fondamentale erreur de logique. Plantés chacun dans un sofa, la radio en fond sonore, ils avaient débattu sur la qualité de l’album Splatch de Couf-couf and the Kowatshires, Finbert décrétant qu’il s’agissait du meilleur disque du groupe, ce que Sasquale contestait :

-Cet album est exécrable. Ce groupe est exécrable.

-Je n’ai pas dit le contraire. J’ai dit que c’était le meilleur album, c’est tout. Regarde : le plus vieil élève de ma classe n’est pas pour autant un vieillard.

Puis la sonnerie du collycée avait retenti pour l’aspirer dans une humide salle de classe et le confronter douloureusement à son erreur : Bastien, doyen de la classe, octogénaire de douze ans.

-Vous voulez voir ma carte vermeille ? avait demandé l’adolescent. Tenez.

-C’est pas croyable, jurait Finbert. Tu ne peux pas être adolescent et avoir quatre-vingt-huit ans.

-Attention aux grandes vérités, m’sieur, avait prévenu Bastien. Etre vieux, c’est relatif, et être jeune, c’est pareil. C’est pas parce que je suis plus vieux que vous que vous êtes plus jeune que moi.

Finbert tout balbutiant dut bien se rendre à l’évidence. Cela le scia. Après son dernier cours de la journée, pour s’occuper l’esprit, il se réfugia dans un bar et rangea les gens par ordre alphabétique. Ce fut pénible : il lui fallut une demi-heure pour disposer tout le monde correctement, et une demi-heure de plus pour classer, avec, les objets.

-Vous vous frognez pour si peu, déclara Lolila en se levant du lamantin que chevauchaient également Léonard et une lesbienne. Après tout il y a moult paradoxes dans ce monde.

-Vous pensez à quoi?

-Eh bien, moi, par exemple, je suis simultanément une femme dans ce bar et un chasseur de primes dans les coulisses de l’Opéra Garnier.

-C’est comme moi, répliqua Finbert, je suis à la fois devant vous et dans votre décolleté.

-C’est vrai, constata Lolila.

Sur quoi elle le gifla et disparut de sa vie, et simultanément l’épousa et lui fit deux enfants, paradoxe que Finbert, toujours attaché au rationnel, rumina en jouant maladroitement avec ses deux filles brutalement générées.

-Tu ne sais que te plaindre, lui dit Lolila.

Puis elle descendit le linge à la cave et le jeta dans la machine à laver. Aussitôt, le monceau de vêtements se retrouva devant Finbert, vingt-cinq années plus tôt, alors qu’âgé de six ans il retournait son seau de plage pour fabriquer un château de sable. Le linge sale était sorti du seau.

-C’est pas banal, dit sa mère.

-C’est même pas normal, dit son père. J’arrête de croire en la science.

-Moi aussi, répondit la mère.

-Moi aussi, dit Finbert.

Et c’est ainsi qu’il vécut, en définitive, une vie plutôt différente, probablement sous un autre nom."

Les parutions devinrent progressivement irrégulières, plus par manque de temps que d'inspiration: occupé par toujours de nouveaux projets, Yaruch Bann prit de moins en moins le temps de publier ses fins, malgré plusieurs centaines de pages rédigées d'avance.

Aux dernières nouvelles, Msspcd envisagerait de faire revivre la Foire aux fins par le biais d'un site internet qui rassemblerait les fins déjà publiées et les fins inédites retrouvées dans ses carnets, toutes disponibles gratuitement. En attendant qu'un tel projet se concrétise, je posterai régulièrement des extraits de la Foire aux fins sur ce blog -je ne possède malheureusement que quelques numéros; n'hésitez pas à me contacter si par chance il vous en est parvenu d'autres.

Posté par Gerald Pessoa à 22:07 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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