Le Pont des amants de l'amant

05 août 2011

Le Roi Pékin

En 1986, au plus violent de son Procès contre les oiseaux (on retiendra de cette période les fameux Refus du perroquet, Haine légitime et viscérale du rouge-gorge et La Mouette: connasse blanche avec un cri débile, trilogie de romans-pamphlets qu'il inclura plus tard dans son dossier L'ornithologie comme un briefing avant la grande bataille), c'est tout naturellement que Bann se lance dans une virulente attaque de Pierre Corneille.

"Je ne m'attarderai pas sur le nom de l'individu, étendard évident de sa nullité. La corneille, stupide ersatz du corbeau, lui-même cousin dégénéré du chien-papillon dont tout le monde connait le regard torve et la désynchronicité des pattes; la corneille donc, équivalent malingre et aviaire du perdant obèse notoire qui hante nos souvenirs collégiens de moquerie cruelle; la corneille enfin, idiotement répétée dans le patronyme de monsieur le faiseur de Cid, ne gaspillera pas ma hargne.

Pierre Corneille, dont nous venons de démontrer la médiocrité, se fend d'une postérité absurde: l'adjectif dérivé de son nom. Le choix cornélien! Il est injuste qu'un collaborateur aux exactions oiselles salisse notre langue, et pour quels motifs enfin? Pour définir l'un des pires clichés de la littérature: le dilemme déchirant. La belle affaire! Je propose séance tenante de combattre la fadeur facile du choix cornélien; voici mon golem: le choix bannien."

Bann crée alors le personnage du Roi Pékin, figure dramatique sans cesse confrontée à des choix d'une facilité déconcertante. Ainsi dans sa première apparition (Le Roi Pékin se rebiffe, pièce en trois actes, 1986), le Roi Pékin doit choisir entre perdre un bras et coucher avec une trentaine de "jolies gonzesses magiques" qui à l'issue de l'étreinte se transforment en babas au rhum. La critique pantoise boude la pièce.

Un an plus tard, Bann récidive avec Le Roi Pékin n'a pas de pitié, exemple canonique de choix bannien: le Roi Pékin doit choisir entre gagner cent francs et gagner trois cents francs.

"Avec le Roi Pékin, dira Yaruch Bann, le public sait à quoi s'en tenir. Il n'est pas trop bouleversé. Le public, vous savez, c'est une princesse: il faut le caresser dans le sens du poil. Comme les princesses. D'abord on l'apprivoise, puis on met de l'huile dans le moteur; ensuite il faut bien laver la partie recourbée du volet, l'accorder en mi, sauter, vérifier la fraîcheur de l'échalote, scolpiposer le frattoir et extraire le tesson de la tête du chat. Attendez, j'ai dit que c'était quoi, déjà, le public?"

Chaque année et jusqu'à sa disparition, fort d'une méthode variable à l'infini, Bann publie une à trois aventures du Roi Pékin, constituant peu à peu une mythologie abondante, dont voici quelques titres fameux:

-Touche pas au Roi Pékin (1987): le Roi Pékin doit choisir entre une greffe de placenta de cochon à la place de l'oeil droit et l'acquisition d'un boomerang qui parle.

-Le Roi Pékin n'a pas dit son dernier mot (1990): le Roi Pékin doit aider un ami à choisir pile ou face.

-Pas de répit pour le Roi Pékin (1995): le Roi Pékin doit choisir entre prendre un avion pour le paradis et rater son vol pour rester à l'aéroport avec un clochard cannibale à tête de chien qui se masturbera sur sa jambe.

-Roi Pékin, encore vous? (1995): le Roi Pékin est au restaurant et doit choisir entre une entrecôte et la promesse qu'un nain au rire insupportable peut venir à tout moment pour scier deux pieds de sa chaise et uriner dans son chapeau en draguant sa femme.

-On n'arrête pas le Roi Pékin (1996): le Roi Pékin doit choisir entre une promenade sur le vélo qui fait jouir et une promenade sur le vélo qui fait vomir des rideaux.

-Les Indiscrétions du Roi Pékin (1998): le Roi Pékin doit choisir entre devoir mâcher des chats pour séduire et obtenir le calendrier des bisous inattendus.

-Qu'allons-nous faire du Roi Pékin? (2000): le Roi Pékin doit choisir entre le bonheur éternel et une tringle à rideaux mal fixée.

-Le Roi Pékin passe au minitel (2001): le Roi Pékin doit choisir entre le contraire d'une bonne tarte aux fraises et une fellation infinie.

-Le Roi Pékin contre les Amants du Danube (2001): le Roi Pékin doit choisir entre un cancer des mains et un cancer des mains de son pire ennemi.

-Le Roi Pékin est surpayé (2006, le dernier avant sa disparition): le Roi Pékin doit choisir entre épouser une femme constituée de chaînes de vélos boueuses qui l'ébouriffe pendant l'amour et connaître l'adresse d'un "apéro sans fin". Détail: pour se rendre à cette adresse le Roi Pékin abandonne tous ses amis et disparaît sans explication.

 

Je recopierai dès que possible des scènes des aventures du Roi Pékin ainsi que des extraits de Refus du perroquet dont j'ai fait l'acquisition récemment.


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