Le Pont des amants de l'amant

11 mai 2013

Out Of the Box

Lorsque l'on connait l'effarante productivité de Yaruch Bann, l'idée qu'il cesse d'écrire sans y être invité par la mort peut surprendre, voire choquer.  Le stéréotype de l'auteur qui "a déjà tout dit" n'en console même pas: il faudrait que Bann crée toujours, quel que soit son art, quitte à tirer sur la corde, à préférer la médiocrité au silence -il l'a déjà fait, diront les mauvaises langues.

Pourtant, au début des années 2000, Yaruch Bann annonce très explicitement qu'il n'écrira plus, ne dessinera plus, ne composera "plus rien qui soit joli ou joliment moche". En résumé, il veut cesser d'être un artiste.

"Au bout d'un moment, confiera-t-il au magazine Regards-Cachon, tu finis par en avoir ras le bonnet de tout ça: je veux dire, tu te saignes à blanc, tu passes des jours entiers à plancher sur un poème où tu fais rimer "mignonnette" avec "zigounette", et résultat, ton effort est lu par quatre clampins dans le monde entier, dont un seul l'a compris, et une fois sur deux c'est un Québécois qui viendra te raconter n'importe quoi aux séances de dédicaces. Et puis faut être franc, qui est-ce que ça intéresse encore, la littérature? C'était bien, c'était formidable, même, mais aujourd'hui le monde c'est plus ça, et je vais même vous dire une bonne chose: continuer d'en faire, de la littérature, eh ben c'est réactionnaire. Parfaitement. Alors moi, maintenant, c'est fini.

(...)

Non, si tu veux, aujourd'hui, être un artiste, créer quelque chose de ses propres mains, c'est monter un business. Tu vois ce que je veux dire, creuser son petit trou, trouver sa place, et en prenant des risques, j'entends. Dénicher le principe pas trop con, faire croire que c'est nouveau, ça c'est de l'invention, ça c'est fonder quelque chose qui se répercute dans la conscience des gens, et dans le réel. Moi c'est ces gars-là qui me font vibrer le matin."

Cet entretien, qui scandalisera la critique comme le public (encore sous le coup de l'incompréhensible roman Je noix de coco Jérôme, qui commence comme un roman d'espionnage où tous les protagonistes sont dissimulés dans une corbeille de muffins pendant la conférence de Yalta, devient un récit en vers libres où un narrateur qui se fait appeler "le Chevalier Séoul" dresse un bilan amer de la pratique actuelle de l'aikido, puis revient aux espions de la première partie, cette fois devenus quadragénaires et s'essayant à des méthodes diverses pour perdre du poids dans une grande plaine magique, avant de conclure sur une douce pastorale entre le Chevalier Séoul (qui n'est autre que l'un des espions), redevenu adolescent et flirtant avec une jeune bergère du nom de Lucie Sémiotique et qui est en même temps la réincarnation de toutes les femmes décapitées au long de l'Histoire), sera suivi d'un texte pour le moins troublant. Yaruch Bann y explique son nouveau projet: fonder une chaîne de tatous à emporter.

"Le tatou, explique-t-il, est l'un des rares animaux qui soient leurs propres emballages. Il s'agit tout bêtement de le cuisiner dans sa carapace -quelque chose de tout bête, on élague, on sélectionne, histoire de ne garder que la chair et le gras, et on ajoute la sauce choisie par le client-, puis de la refermer, et ça donne cette petite sphère étanche, ludique. On a envie de la toucher, de la faire glisser entre ses doigts; on est même tenté de se la lancer joyeusement d'un bout à l'autre du réfectoire de l'entreprise, et alors tout le monde participe, les équipes se forment, le match est lancé, on pelote au passage la petite blonde du quatrième, et enfin on ouvre la carapace pour déguster le tatou en se félicitant d'avoir revigoré encore l'esprit d'équipe de la boîte. Tout le monde y gagne.

Si ça marche bien, j'envisage même, pour les plus aventureux, de proposer quelques pangolins. J'appellerai ça le "Menu Borderline". Le principe reste le même, quoique la carapace soit plus anguleuse, moins amicale, mais tout de même, lorsqu'il se rétracte, le pangolin laisse dépasser sa queue, le client peut la saisir et transporter son repas. Et le côté ludique n'en pâtit pas. Tenez, quand j'étais instituteur au Cambodge, j'organisais des combats au pangolin refermé. On saisit la bête par la queue et on essaie d'assommer l'adversaire avec le reste du corps. Rigolez pas, c'était en passe de devenir un véritable art martial, homologué et tout, mais vous savez ce que c'est, la politique, les lobbys... Les gamins adoraient ça, en tout cas. En même temps, qu'est-ce qu'on y connait quand on a six ans?

Le nom de la chaîne? OOB. Pour "Out Of the Box". Tout est là. Non, non, vraiment, tout est là."

Bien sûr, Bann peine à trouver des investisseurs. On lui rétorque qu'avec le coût de l'importation du tatou, le prix du repas sera en totale contradiction avec le principe de restauration rapide, que les Français ne sont pas prêts à manger de telles bêtes, et enfin que les associations de défense des animaux auront forcément le dernier mot.

Yaruch Bann se lance alors dans une fastidieuse campagne de communication pour faire entrer le tatou dans les habitudes de consommation françaises, à grands renforts de spots publicitaires -régionaux. Mais vanter radiophoniquement les bienfaits de la viande de tatou sur la ligne des femmes et la puissance sexuelle des hommes s'avère inefficace, alors il s'en remet à ce qu'il connait le mieux: la littérature. Il écrit d'abord de nombreux poèmes courts, très bêtement publicitaires, quoiqu'on y décèle encore le style unique de Bann:


Un tatou dans la bouche

Forme les grands destins

Qu'aurait été Plotin

Sans ce recul farouche

Sa bête réticence

A gober du tatou?

Ah! En tout et pour tout:

Platon et Mendès-France

Oui, enfin réunis!

Mais non, Plotin fut pleutre

Et l'on écrit au feutre

Son prénom tout petit

 

Puis des nouvelles, toutes mettant en scène des personnages oisifs et brillants aux journées rythmées par la consommation de tatous dans la campagne russe. Ses histoires plus tardives, moins sereines, montreront ces mêmes personnages en pénurie de viande de tatou, parfois désespérés, tournés tout entiers, et l'intrigue avec eux, vers l'acquisition à tout prix d'un peu de cet animal à carapace, jusqu'à la résolution finale durant laquelle ils atteignent une extase dont la mystique reste encore aujourd'hui incompréhensible stylistiquement.

Ces nouvelles, réunies sous le titre Les Tatous publics, seront suivies d'un immense roman, Le Chant d'Amour et du cygne, prévu comme un implacable panégyrique de la viande de tatou en cinq tomes, à ceci près qu'emporté par son intrigue, Bann oubliera tout bonnement de parler de l'animal.

"Un oubli bête, dira-t-il. Je savais bien que j'aurais dû caser les tatous dès le premier chapitre, mais non, j'ai voulu retarder, faire monter la sauce, et résultat, pas une trace de viande de tatou dans ces foutues mille cinq cent pages. Un Québécois m'a même dit, à une séance de dédicace, qu'on pouvait interpréter le roman comme une critique de la viande de tatou. Enfin, c'est ce que j'ai compris."

Pourtant, malgré cet oubli et un faible succès commercial, Le Chant d'Amour et du cygne est aujourd'hui considéré comme l'une des plus belles pièces romanesques de l'oeuvre de Yaruch Bann, décrite par Edmond Pénélope comme "l'équivalent littéraire d'un excellent concours de beatbox clandestin où la bière n'est vraiment, vraiment pas chère".

Quoiqu'il en soit, devant son échec à faire accepter la viande de tatou à l'opinion publique, Yaruch Bann abandonne le projet OOB, et se remet péniblement à la littérature. Il affirmera peu de temps après: "La conjoncture économique a empêché ma métamorphose."

Et pourtant, pourtant, ce magnifique Chant d'Amour et du cygne...

Posté par Gerald Pessoa à 17:03 - Commentaires [0] - Permalien [#]

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