Le Pont des amants de l'amant

10 octobre 2013

Le Dieupère

En 1969, l’Amérique découvre un roman policier qui deviendra rapidement légendaire suite à son adaptation cinématographique en 1972 par F.F. Coppola : il s’agit de The Godfather de Mario Puzo, ou Le Parrain dans la traduction française de Jean Perrier.

Yaruch Bann dévore cette dernière et se prend de passion pour la destinée des Corleone. Mais rapidement, il décide de se procurer la version originale, car il lui semble que « quelque chose de fondamental, l’essence même du bouquin se perd dans cette tentative de transposition dans la langue de Chapelain. »

La lecture de Puzo dans le texte est alors un électrochoc pour Bann : il lui semble qu’en fait, la traduction a vidé entièrement le livre de tout son lyrisme pour ne s’en tenir qu’à un triste compte-rendu des faits. Il ne lui en faut pas plus pour se lancer dans une nouvelle traduction du célèbre roman mafieux, ainsi qu’il le relate dans son journal en novembre 1969 :

  « Oh ! Traduction, infâme trahison ! Traduction, piège à cons ! Tu as sucé toute la substantifique moelle de la langue de Jonson pour conchier un vague récit criminel dénué de toute sa poésie originale ! Et maintenant tu entends tromper la nation entière en allant jusqu’à souiller le nom de l’œuvre ?! Non mais expliquez-moi quel est le foutu rapport entre ‘Le Parrain’ et ‘The Godfather’ ?? On a tous un parrain, le mien s’appelle Michel, mais de ‘Dieupère’, il n’y en a qu’un ! Il faut être un esprit tordu pour vouloir duper ses pauvres compatriotes qui n’ont pas la chance de parler anglais ! Je me dois d’entreprendre une nouvelle traduction du Dieupère au plus vite. »

  En à peine dix jours, Bann achève une traduction « sans tractations » qu’il entend imposer face à l’autre version. Inutile de le préciser, ses efforts resteront vains et il n’obtiendra jamais gain de cause, se voyant même menacé de poursuites s’il tentait de publier son Dieupère sans en avoir obtenu les droits du roman. Cependant, des copies de sa version circulent dans le milieu intellectuel Arcachonnais, créant rapidement une polémique (dans laquelle, on le sait, le Never Satisfied Man s’épanouissait le plus, les qualifiant de « petites victoires putrides ») : certains y voient le génie bannien à l’état pur, d’autres s’insurgent face à la facilité de l’entreprise et lui reprochent une traduction ‘littéralement littérale’, la plupart reconnaissent ne pas avoir compris grand-chose à l’histoire. Un noyau de détracteurs qualifie Bann d’ « Illettré littéral. »

Bann rebondit alors en arguant que l’histoire importe peu, et que c’est la langue qui compte avant tout : « Toute traduction doit être littérale. Si on prend le cas de l’anglais, bon, on sait tous que c’est une langue plus basse que le français. Mais ce que personne ne sait, c’est que c’est de la bassesse que nait la plus haute poésie ! Alors toutes ces traductions qui se prétendent fidèles ne sont qu’un vaste tissu de taureaumerde ! » 

Et le Never Satisfied Man n’en reste pas là : il publie rapidement son « Manifeste pour un Littéral Anglicisme », qui s’apparente davantage à une méthode linguistique dans laquelle il entend déployer sa propre méthode de traduction. J’ai relevé quelques-unes des propositions les plus amusantes, les plus juteuses étant bien entendu les grossièretés : Breakfast : Casserapide ; Background : Arrièreterre ; Shotgun : Coupflingue ; Fuck: Baise ; What the fuck : Quoi la baise ; Motherfucker : Mèrebaiseur. 

Pour finir, je vous ai également sélectionné un passage du fameux Dieupère, dont j’ai récemment retrouvé un exemplaire sur lequel j’avais réussi à mettre la main. Il s’agit de la fameuse scène où Sonny Corleone, fou de rage après avoir appris que son beau-frère avait une nouvelle fois battu sa sœur, tombe dans une embuscade qui lui coûte la vie :

 « Il accroché haut le téléphone. Il se leva là pour un moment tout à fait étourdi avec sa propre rage ; puis il dit, « Le baisant fils d’une chienne, le baisant fils d’une chienne. » Il courut dehors de la maison […] Par le temps Sonny rugit dehors de la rue piétonne dans sa Buick, il avait déjà reconquis partie ses sens. Il a noté les deux corps-gardes obtenant dedans une voiture pour suivre lui et approuvé. Il attendu non danger, les Cinq Familles avaient quitté contre-attaquant, n’étaient pas réellement bagarrant quelconque plus […] Comme un garçon, il avait été sincèrement tendrecœuré. Cela il avait devenir un assassin comme un homme était simplement sa destinée […] La motif-manière était malement allumée, là n’était pas une célibataire voiture. Loin unetête il scie le blanc cône de l’ouverte péage-cabine […] Sonny klaxonné sa corne  et l’autre voiture docilement roulée à travers a laissé  sa voiture glisser dedans la fente. Sonny mainé le péage preneur le dollar facture et attendu  pour son change […] À ça moment Sonny remarqué ça l’autre voiture n’avait pas maintenu allant mais avait parcqué dans devant et marché à l’égard de lui. Et puis  dans la fraction d’une seconde avant rien en fait arrivé, Santino Corleone s’informait il était un mort homme […] L’homme dans la sombrée péage-cabine ouverte feu et les coups attrapés  Sonny Corleone à l’intérieur de la tête et cou comme sa massive cadre renversée dehors de la voiture. Les deux hommes dans façade tenue haut leurs armes maintenant, l’homme dans la sombrée péage-cabine coupé son feu, et le corps de Sony étalé dessus l’asphalte avec les jambes tranquilles parties dedans. » 

Les fervents défenseurs du Dieupère se sont souvent référés à ce passage en mettant en avant la sensibilité poétique avec laquelle cette scène d’une rare violence est transposée par Bann. Beaucoup y ont vu une forme de « bienséance lyrique » presque compulsive, qui oppose à la violence générale du livre une alternative poétique où les mots voilent leur propre sens prosaïque et s’extraient de leur propre signification, pour atteindre une forme de pureté sensiblement lyrique.

Malheureusement, Bann ne poussa pas au-delà son expérience de traducteur, et nombreux sont ceux qui regrettent (moi le premier !) de n’avoir eu la chance de lire ce qu’aurait donné une traduction bannienne des plus grandes œuvres de la littérature anglophone.

Posté par Gerald Pessoa à 21:57 - Commentaires [0] - Permalien [#]
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