Le Pont des amants de l'amant

03 avril 2014

Miles E. Rosen

Au début des années 70, peu de temps après l'échec critique de son Dieupère, Yaruch Bann semble se passionner pour un obscur poète new-yorkais, Miles E. Rosen, auteur entre autres du recueil Exhaustible, and then sand, dont la renommée ne semble pas dépasser quelques cercles très fermés de poètes beat. Bann, à cette époque, n'a que la poésie de Rosen à la bouche, au point d'en épuiser son entourage. Dans un entretien extrait du fascinant Fanns: les proches de Yaruch Bann témouann (paru récemment et à tirage confidentiel aux éditions Bonjour Triskell, et dont je vous reparlerai très prochainement), Edmond Pénélope réagit vivement à la mention de ce poète:

"Miles E. Rosen? Miles E. Rosen? Écoutez, j'ai horreur de la vulgarité, et suite à un fameux pari avec Bann en 1976, j'ai perdu le droit de comparer les parties génitales à des fruits, donc  je vais vous dire: à l'époque, Yaruch Bann nous cassait les couilles avec Miles E. Rosen! Ce petit salaud a même réussi à faire appeler un de mes gamins comme ça. Il faut bien le lui concéder: il avait un avocat vraiment balèze."

Pour autant, si Miles E. Rosen finit par exaspérer des proches comme Pénélope ou Jacques Erribinoun ("Il était vraiment monobanniaque", dira ce dernier), le poète jouit d'un intérêt grandissant parmi les admirateurs de Bann. Dans ce cercle, le poème suivant deviendra un mantra des années 70:

"I put the thousand year-old nerves
Shares of glass before me
(To develop vows: the Operation "Portions")
The holders kill the air there for you
This is the "Temporary Mother" effect"

C'est ainsi, tout naturellement, qu'on le presse de réaliser la première traduction en français de l'oeuvre phare de Rosen. Bann, bien sûr, n'attendait que ça.
Les connaisseurs parmi vous auront probablement déjà compris que Miles E. Rosen est l'un des nombreux pseudonymes de Yaruch Bann lui-même, et se demandent sûrement en quoi consiste la seconde partie de son plan. La voici.

"Tu vas voir, dira Bann dans une lettre à Edmond Pénélope (retournée avec la mention "inconnu à cette adresse"), je tiens enfin une vengeance contre mon salaud d'éditeur qui me rebat les oreilles depuis des années avec le fiasco du Dieupère. Il en veut, de la traduction bourgeoise, franco-centrée? Il en aura! Et il se mordra les doigts d'avoir publié ces âneries en connaissance de cause. Le texte final sera truffé de redondances et de répétitions de syllabes, un truc lamentable."

En effet, voici ce que donne la traduction (classique si on l'oppose au littéral du Dieupère), du poème ci-dessus:

«J'ai mis les nerfs millénaires
Parts de verre par-devers
(Développer des voeux: l'opération Rations)
Les titulaires t'y tuent l'air
C'est l'effet "mère éphémère"»

A dire à l'oral pour en saisir la redondance. Car tous les poèmes de Rosen sont écrits de sorte à ce qu'une fois traduits et prononcés à voix haute, le style mystique et hallucinatoire du texte original prenne la sonorité d'une farce. Le titre même, extrait du court poème suivant:

"Yes, yes: the Sicilian hyena
Exhaustible, and then sand"

Donne en français:

«Si, si: l'hyène sicilienne
Épuisable et puis sable»

Et Bann ne se cantonne pas aux répétitions. Le vers:

"Some Saint-John (a low quest) fly, Daisy, yes they do!"

Devient, une fois traduit et prononcé tout haut, l'absurde et régressif:

«Des Saint-Jean (basse quête) volent, Daisy, si!»

Que je ne prendrai pas la peine d'expliciter. Très fier de son canular, Bann finira par déchanter: tout d'abord, cette traduction reste à ce jour l'un de ses livres les plus vendus; ensuite, ce qui devait être un texte fatigant, imprononçable sans en brouiller le sens, devient aux yeux de la critique un des rares exemples de littérature révélée par sa traduction. Bann, qui avait admis être Rosen dès la parution du texte français, reprendra finalement cette vision à son compte, et niera toute sa vie l'intention de canular qu'il annonçait dans sa lettre à Pénélope.

"Cette rumeur est fausse, dira-t-il en 1999. Ce serait bien mal me connaître que d'y croire. Comme je le dis toujours: "Les moyens méchants, ça signifie de méchantes fins."  Quoique ça passe mieux en anglais."

Posté par Gerald Pessoa à 02:38 - Commentaires [1] - Permalien [#]

Commentaires

    D'autres poèmes?

    Bonjour
    Je suis tombé un peu par hasard sur votre site
    et j'aime beaucoup la poésie de Miles Rosen
    même si ce n'est pas vraiment lui l'auteur (Bann si j'ai bien compris)
    je trouverais amusant de faire découvrir ses poèmes à ma classe d'anglais
    alors je voulais savoir si vous en connaissez d'autres
    parce que je n'arrive pas à les trouver sur internet
    Merci d'avance
    Bruno

    Posté par Bruno, 20 janvier 2015 à 15:24

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